30
Elle avait fini son service à sept heures trente-cinq. L’inquiétude la faisait presser le pas, vers la place de parking où l’attendait sa voiture. La matinée était froide et humide, à Malmö. En temps normal, elle serait rentrée directement chez elle pour dormir ; là, les circonstances l’obligeaient à prendre la route de Lund sans attendre. Elle jeta la valise sur la banquette arrière et prit le volant. Elle s’aperçut qu’elle avait les mains moites.
Elle n’avait jamais pu se fier entièrement à Katarina Taxell. Cette femme était trop faible ; il y avait toujours un risque qu’elle cède sous la pression. Il suffisait qu’on la serre un peu fort pour qu’elle en garde des bleus. Katarina Taxell était quelqu’un qui se laissait marquer trop facilement.
L’inquiétude avait été présente dès le départ, au sujet de Katarina. Jusque-là, elle avait cru qu’elle la tenait en main. À présent, elle n’en était plus si sûre.
Je dois l’éloigner, avait-elle pensé au cours de la nuit. Au moins jusqu’à ce qu’elle ait pris un peu de recul par rapport aux événements.
Ce ne serait pas difficile de lui faire quitter cet appartement où elle vivait. Le prétexte était tout trouvé. Des troubles psychiques au moment de l’accouchement ou juste après, cela n’avait rien d’inhabituel chez une femme.
Elle arriva à Lund en même temps que la pluie. L’inquiétude ne la quittait pas une seconde. Elle se gara dans une rue latérale et continua à pied vers la place où vivait Katarina Taxell. Soudain, elle s’immobilisa. Puis, lentement, elle recula de quelques pas, comme si un fauve avait surgi devant elle. Du coin de la rue, elle observa le porche de l’immeuble de Katarina Taxell.
Une voiture était garée devant. Il y avait quelqu’un à l’intérieur. Un homme, peut-être deux. Elle eut aussitôt la certitude qu’ils étaient de la police. Katarina Taxell avait été placée sous surveillance.
La panique surgit de nulle part. Elle sentit que son visage se couvrait de marbrures rouges ; son cœur battait la chamade, et ses pensées se bousculaient comme des bêtes de nuit affolées dans une pièce où l’on vient d’allumer la lumière. Que leur avait dit Katarina Taxell ? Pourquoi surveillaient-ils sa maison ? Que faisaient-ils là ?
Mais ce n’était peut-être qu’une illusion. Elle resta immobile en essayant de réfléchir. La première idée qui lui vint fut que Katarina Taxell n’avait rien dû leur dire, justement. Sinon, ils ne la surveilleraient pas ; ils l’auraient déjà emmenée. Il n’était donc pas trop tard. Elle ne disposait sans doute pas de beaucoup de temps. Mais il ne lui en fallait pas davantage. Elle savait ce qu’elle devait faire.
Elle alluma une cigarette qu’elle avait roulée au cours de la nuit. Elle était en avance d’au moins une heure sur l’emploi du temps qu’elle s’était fixé. Mais cette fois, il n’y avait rien à faire. Elle était obligée de l’enfreindre. Cette journée serait très spéciale.
Elle resta encore quelques minutes à observer la voiture garée devant le porche. Puis elle écrasa son mégot et s’éloigna rapidement.
*
En se réveillant le mercredi matin peu après six heures, Wallander se sentait encore très fatigué. Le manque de sommeil s’accumulait. La sensation d’impuissance le plombait, comme un poids mort tout au fond de sa conscience. Il s’attarda dans le lit, immobile, les yeux ouverts. L’être humain est un animal qui vit dans le but de résister encore un moment, pensa-t-il. Pour l’instant, j’ai l’impression de ne plus y arriver.
Il s’assit, posa les pieds par terre. Le sol lui parut froid. Il considéra les ongles de ses orteils. Ils avaient besoin d’être coupés. Toute sa personne aurait eu besoin d’une grande rénovation. Quelques semaines plus tôt, il était à Rome et il avait repris des forces. Il les avait dilapidées en moins d’un mois. Il n’en restait plus rien. Il se força à se lever et se dirigea vers la salle de bains. L’eau froide lui fit l’effet d’une gifle. Il pensa qu’un jour il arrêterait aussi ça : l’eau froide qui l’obligeait à se mettre en route le matin. Ilse sécha, enfila un peignoir et alla à la cuisine. Toujours les mêmes gestes. L’eau du café, puis la fenêtre, le thermomètre. Il pleuvait. Quatre degrés au-dessus de zéro. Automne. Le froid avait déjà pris ses quartiers. Quelqu’un au commissariat avait prédit un hiver long et rigoureux. Il le redoutait déjà.
Quand le café fut prêt, il s’assit à la table de la cuisine. Entre-temps, il avait ramassé le journal du matin dans le vestibule. Une photo de Lödinge en première page. Il but quelques gorgées de café. Voilà ; il venait de franchir le premier seuil de fatigue, le plus insurmontable. Ses débuts de journée pouvaient ressembler à une course d’obstacles compliquée. Il jeta un regard à l’horloge. C’était le moment de téléphoner à Baiba.
Elle répondit à la deuxième sonnerie. Comme il l’avait prévu, l’ambiance n’était plus la même que la veille au soir.
— Je suis fatigué, s’excusa-t-il.
— Je sais. Mais ma question reste valable.
— Si je veux vraiment que tu viennes ?
— Oui.
— Il n’y a rien que je désire plus que cela.
Elle le crut. Peut-être pourrait-elle venir quelques semaines plus tard. Début novembre. Elle allait se renseigner le jour même sur les différentes possibilités.
Ils ne prolongèrent pas la conversation. Ni l’un ni l’autre n’aimait le téléphone. Après coup, lorsqu’il eut retrouvé sa tasse de café, Wallander pensa que cette fois, il devait lui parler. La convaincre de venir vivre en Suède. Mentionner la maison qu’il voulait acheter. Et peut-être même le chien.
Il resta longtemps assis, sans ouvrir le journal. À sept heures et demie, il commença à s’habiller. Il dut chercher longtemps dans l’armoire avant de trouver une chemise propre. C’était la dernière. Il fallait absolument qu’il pense à réserver une heure à la buanderie de l’immeuble pour le soir même. Il était sur le point de quitter l’appartement lorsque le téléphone sonna. C’était le garagiste d’Älmhult. L’annonce du coût définitif de la réparation lui fit mal. Mais il ne dit rien. Le garagiste promit que la voiture serait livrée à Ystad le jour même. Il avait un frère qui pouvait la convoyer et rentrer par le train. Wallander en serait quitte pour le prix du billet.
Une fois dans la rue, Wallander constata qu’il pleuvait plus fort qu’il ne l’avait cru en regardant par la fenêtre de la cuisine. Il retourna sous le porche et composa le numéro du commissariat. Ebba promit qu’une voiture de police passerait le chercher immédiatement. Cinq minutes plus tard, elle freinait devant l’immeuble. À huit heures, il était dans son bureau.
Mais il eut à peine le temps d’enlever sa veste que les événements commencèrent à se précipiter autour de lui.
Ann-Britt Höglund apparut dans l’encadrement de la porte. Elle était très pâle.
— Tu as entendu la nouvelle ?
Wallander sursauta. Y avait-il eu une nouvelle victime ?
— Je viens d’arriver, dit-il. Qu’est-ce qui se passe ?
— La fille de Martinsson a été agressée.
— Terese ?
— Oui.
— Que s’est-il passé ?
— Elle a été attaquée devant son école. Martinsson vient de partir. Si j’ai bien compris ce que m’a dit Svedberg, cela avait un rapport avec le fait que Martinsson soit policier.
Wallander la dévisagea sans comprendre.
— C’est grave ?
— Elle a été bousculée et frappée à la tête à coups de poing. À coups de pied aussi, semble-t-il. Elle n’est pas blessée. Mais elle est évidemment sous le choc.
— Qui a fait ça ?
— D’autres élèves. Plus âgés qu’elle.
Wallander s’assit.
— C’est affreux. Mais pourquoi ?
— Je ne sais pas tout. Mais apparemment, les élèves discutent eux aussi de cette histoire de milice de citoyens. Comme quoi la police ne fait rien, nous aurions baissé les bras, etc.
— Et après, ils se jettent sur la fille de Martinsson !
— Oui.
Wallander sentit qu’il avait la gorge nouée. Terese avait treize ans, et Martinsson leur parlait d’elle sans arrêt.
— Pourquoi s’en prendre à une gamine qui n’a rien fait ?
— Tu as lu les journaux ?
— Non.
— Tu devrais. Les gens se sont exprimés à propos d’Eskil Bengtsson et des autres. Leur arrestation passe pour une violation du droit. Åke Davidsson aurait résisté, disent-ils. Il y a de grands reportages, des photos et des gros titres du genre : « Dans quel camp est la police ? »
— Je ne vais pas lire ça, dit Wallander avec dégoût. Que se passe-t-il à l’école ?
— Hansson est parti là-bas. Martinsson a ramené sa fille à la maison.
— Ce sont des garçons de l’école qui ont fait ça ?
— Oui. D’après ce que nous en savons.
— Vas-y, décida Wallander rapidement. Essaie d’obtenir un maximum d’informations. Parle aux garçons. Il vaut mieux que je n’y aille pas. Je risquerais de me mettre en colère.
— Hansson est déjà là-bas. Ça suffit.
— Non. Je veux que tu y ailles aussi. Hansson fait sûrement tout ce qu’il faut. Mais je veux quand même que tu essaies de savoir à ta manière ce qui s’est passé et pour quelles raisons. En plus, si nous venons en force, nous manifestons le fait que cela nous paraît extrêmement sérieux. Moi, je vais chez Martinsson. Tout le reste attendra. La pire faute qu’on puisse commettre, dans ce pays ou ailleurs, c’est de tuer un policier. La deuxième, c’est de s’en prendre à l’enfant d’un policier.
— Il paraît que d’autres élèves s’étaient attroupés et qu’ils rigolaient…
Wallander écarta les mains en signe de protestation. Il ne voulait pas en entendre davantage. Il se leva et prit sa veste.
— Eskil Bengtsson et les autres vont être relâchés aujourd’hui, dit-elle dans le couloir. Mais Per Åkeson va les inculper.
— Que risquent-ils ?
— Les gens du coin parlent déjà de faire une collecte, au cas où ils seraient condamnés à une amende. Mais on peut espérer la prison. Du moins pour certains.
— Comment va Åke Davidsson ?
— Il est rentré chez lui à Malmö. Il est en congé maladie.
Wallander la dévisagea.
— Et s’ils l’avaient tué ? Ils auraient aussi payé une amende ?
Il sortit sans attendre la réponse.
Une voiture de police conduisit Wallander jusqu’à la maison de Martinsson, située dans un quartier résidentiel à l’est de la ville. Wallander n’était pas allé souvent chez lui. La villa était quelconque ; Martinsson et sa femme consacraient tous leurs efforts au jardin. Il sonna à la porte. Ce fut Maria, la femme de Martinsson, qui lui ouvrit. Wallander vit qu’elle avait les yeux gonflés. Terese était l’aînée. Elle avait deux petits frères, dont l’un, Rickard, apparut derrière sa mère. Wallander sourit et lui ébouriffa les cheveux.
— Comment ça va ? demanda-t-il ensuite à Maria. Je viens d’apprendre la nouvelle. Je suis venu tout de suite.
— Elle est assise sur son lit et elle pleure. La seule personne à qui elle veut parler, c’est son papa.
Wallander entra. Enleva sa veste et ses chaussures. L’une de ses chaussettes était trouée. Maria lui demanda s’il voulait du café. Il accepta. Au même instant, Martinsson apparut dans l’escalier. En temps ordinaire, c’était un homme souriant. Cette fois, Wallander ne vit qu’un masque gris d’amertume. Mais aussi de peur.
— J’ai appris ce qui s’est passé, dit-il. Je suis venu tout de suite.
Ils s’installèrent dans le séjour.
— Comment va-t-elle ?
Martinsson se contenta de secouer la tête. Wallander eut l’impression qu’il allait s’effondrer en larmes. Dans ce cas, ce serait bien la première fois.
— Je démissionne, dit Martinsson. Je vais parler à Lisa aujourd’hui même.
Wallander ne sut que répondre. Martinsson était bouleversé, bien sûr. Il s’imaginait sans mal qu’il aurait eu la même réaction si Linda avait été agressée.
Pourtant, il devait s’opposer à cette décision. Il n’était pas question de laisser Martinsson baisser les bras. Wallander savait aussi qu’il était le seul à pouvoir le faire changer d’avis.
Mais il était encore trop tôt. Wallander voyait bien à quel point il était choqué.
Maria arriva avec le café. Martinsson n’en prit pas. Il secoua la tête.
— Ça n’en vaut pas le coup, dit-il. Pas quand la famille doit en subir les conséquences.
— C’est vrai, répondit Wallander. Ça n’en vaut pas le coup.
Martinsson n’ajouta rien. Wallander non plus. Peu après, Martinsson se leva et disparut dans l’escalier. Wallander sentit qu’il ne pouvait rien faire dans l’immédiat.
Maria le raccompagna jusqu’à la porte.
— Dis bonjour à Terese de ma part, dit Wallander.
— Est-ce qu’ils vont à nouveau s’en prendre à nous ?
— Non. Je sais que ça paraît étrange. Comme si j’essayais de minimiser l’événement, d’en faire un petit incident de rien du tout. Mais ce n’est pas ça. C’est juste que nous ne devons pas perdre le sens des proportions, et tirer des conclusions hâtives et fausses de ce qui s’est passé. Là, il s’agit de garçons à peine plus âgés que Terese. Ils ne se rendent pas bien compte de ce qu’ils font. Et s’ils le font, c’est parce que des gens comme Eskil Bengtsson et les autres à Lödinge ont commencé à organiser des patrouilles et à exciter les gens contre la police.
— Je sais, dit-elle. Même ici, dans le quartier, les gens en parlent.
— C’est difficile de garder la tête froide quand il s’agit de ses propres enfants. Nous devons pourtant nous raccrocher à un semblant de raison.
— Toute cette violence… D’où vient-elle ?
— Il y a très peu de gens mauvais. Moi, du moins, je crois qu’ils sont très rares. Mais il y a des circonstances mauvaises. Ce sont elles qui déchaînent toute cette violence. Ce sont elles que nous devons combattre.
— J’ai l’impression que ça ne fait qu’empirer.
— Peut-être, répondit Wallander avec hésitation. Mais dans ce cas, ce sont les circonstances qui changent. Pas les gens qui seraient devenus mauvais.
— Ce pays est devenu tellement dur.
— Oui. Il est devenu très dur.
Il lui serra la main et se dirigea vers la voiture de police qui l’attendait.
— Comment va Terese ? demanda le policier assis au volant.
— Elle est surtout triste, je crois, répondit Wallander. Et ses parents aussi.
— Il y a de quoi devenir fou furieux. Comment réagir autrement ?
— Je me pose la question, moi aussi.
Wallander retourna au commissariat. Hansson et Ann-Britt Höglund se trouvaient toujours à l’école de Terese. Wallander apprit que Lisa Holgersson était à Stockholm. L’espace d’un instant, il s’en irrita. Mais elle avait été informée de la situation. Elle serait de retour à Ystad dans l’après-midi. Wallander partit à la recherche de Svedberg et de Hamrén. Nyberg relevait des empreintes digitales dans la propriété de Holger Eriksson. Les deux policiers de Malmö avaient disparu. Il s’installa avec Svedberg et Hamrén dans la salle de réunion. Tous étaient choqués par ce qui était arrivé à la fille de Martinsson. La réunion ne s’éternisa pas. Chacun retourna à ses occupations. La veille au soir, ils s’étaient réparti les tâches avec soin. Wallander appela Nyberg sur son portable.
— Comment ça va ? demanda-t-il.
— C’est difficile. Mais nous avons peut-être trouvé une vague empreinte dans la tour d’observation. Sous la balustrade. Il se peut que ce ne soit pas celle d’Eriksson. On continue à chercher.
Wallander réfléchit.
— Tu veux dire que la personne qui l’a tué serait montée dans la tour ?
— Ce n’est pas complètement aberrant de le supposer.
— Oui. Dans ce cas, il y a peut-être aussi des mégots de cigarette.
— Si c’était le cas, on les aurait trouvés tout de suite. Maintenant, c’est trop tard.
Wallander lui parla de sa visite nocturne à Ylva Brink, à l’hôpital.
— Le clip est dans un sac plastique, dit Nyberg. Si elle a un bon odorat, elle sentira peut-être quelque chose.
— Je veux qu’on s’en occupe le plus vite possible. Tu peux l’appeler toi-même. Svedberg a le numéro de son domicile.
Nyberg promit que ce serait fait. Wallander constata au même moment que quelqu’un avait déposé un papier sur son bureau. C’était une lettre des services du procureur signalant qu’aucun dénommé Harald Berggren n’avait officiellement choisi de prendre ou d’abandonner ce nom. Wallander mit la lettre de côté. Il était dix heures. Il pleuvait toujours. Il pensa à la réunion de la veille au soir. L’inquiétude le reprit. Étaient-ils vraiment sur la bonne voie ? Ou sur un chemin qui ne conduisait nulle part ? Il alla à la fenêtre et contempla le château d’eau. Katarina Taxell est notre piste principale, pensa-t-il. Elle a rencontré cette femme. Que cherchait-elle, à la maternité, la nuit ?
Il se rassit et appela Birch à Lund. Il fallut presque dix minutes pour le localiser.
— Tout est calme devant chez elle, dit Birch. Aucune visite, en dehors d’une femme que nous avons identifiée comme étant sa mère. Katarina est sortie une fois faire des courses pendant que sa mère gardait le bébé. Il y a un supermarché pas loin. Le seul détail digne d’intérêt, c’est qu’elle a acheté plusieurs journaux.
— C’est probablement le meurtre qui la préoccupe. Semble-t-elle se douter de notre présence ?
— Je ne crois pas. Elle est tendue. Mais elle ne se retourne jamais. À mon avis, elle ne soupçonne pas qu’elle est surveillée.
— C’est important qu’elle ne le découvre pas.
— Les gars se relaient tout le temps.
Wallander se pencha sur le bureau et ouvrit son bloc-notes.
— Où en est la collecte d’informations ? Qui est-elle ?
— Elle a trente-trois ans, dit Birch. Dix-huit de moins que Blomberg, autrement dit.
— C’est son premier enfant. Elle n’est pas vraiment en avance. Les femmes pressées ne font peut-être pas très attention à la différence d’âge ? Mais je n’en sais rien, après tout…
— D’autant plus que, d’après elle, Blomberg n’est pas le père de l’enfant.
— Elle ment, coupa Wallander.
Il se demanda brièvement comment il osait l’affirmer avec tant d’assurance.
— Quoi d’autre ? enchaîna-t-il.
— Katarina Taxell est née à Arlöv. Son père était ingénieur. Il travaillait pour la raffinerie sucrière là-bas. Il est mort quand elle était petite. Sa voiture a été heurtée par un train, dans les environs de Landskrona. Elle n’a pas de frères et sœurs. Sa mère et elle ont emménagé à Lund après la mort du père. La mère travaillait à temps partiel à la bibliothèque municipale. Katarina Taxell avait de bonnes notes à l’école. Elle a fait des études universitaires. Géographie et langues, une combinaison assez originale. Ensuite elle est devenue enseignante. Parallèlement, elle a monté une petite entreprise qui vend des produits capillaires. Il semble donc qu’elle soit assez active. Elle ne figure dans aucun de nos registres. Elle donne l’impression de quelqu’un d’assez ordinaire.
— Vous avez fait vite, dit Wallander avec approbation.
— J’ai suivi ton conseil. J’ai mis beaucoup de gens sur le coup.
— Cela indiquerait qu’elle ne se doute encore de rien. Si elle savait que nous avions commencé à rassembler toutes ces informations sur son compte, elle se serait sûrement retournée plus souvent.
— On verra combien de temps ça tient. Je me demande si nous ne devrions pas augmenter un peu la pression.
— J’ai eu la même idée, dit Wallander.
— On l’embarque pour un interrogatoire ?
— Non. Mais je crois que je vais faire un tour à Lund. On pourrait commencer par avoir une nouvelle conversation avec elle, toi et moi.
— À quel sujet ? Si tu n’as pas de nouvelles questions à lui poser, elle va se méfier.
— Je trouverai bien quelque chose en route. Disons qu’on se retrouve devant chez elle à midi ?
Wallander demanda une voiture, signa le formulaire et quitta la ville. Il s’arrêta à l’aéroport de Sturup et mangea un sandwich, dont le prix l’exaspéra, comme d’habitude. En même temps, il essaya de formuler quelques questions à poser à Katarina Taxell. Il ne suffisait pas de répéter celles de la première fois. Il décida que le point de départ devait être Eugen Blomberg. Après tout, il avait été assassiné. Ils avaient besoin de tous les renseignements possibles le concernant. Katarina Taxell était l’une des nombreuses personnes qu’ils interrogeaient à cette fin. À midi moins le quart, Wallander réussit à se garer, non sans mal, dans le centre de Lund et se dirigea vers la place où habitait Katarina Taxell ; la pluie avait cessé de tomber. Il continua de préparer ses questions tout en marchant. Il aperçut Birch de loin.
— J’ai entendu la nouvelle à la radio, dit Birch. À propos de Martinsson et de sa fille. Ça fait froid dans le dos.
— Oui, et le reste aussi.
— Comment va la petite ?
— Il faut espérer qu’elle oubliera. Mais Martinsson a l’intention de démissionner. Et moi, je dois essayer de l’en dissuader.
— S’il est vraiment sérieux, personne ne peut l’en dissuader.
— Je ne pense pas que ce soit le cas. En tout cas, je vais m’assurer qu’il a bien réfléchi.
— Un jour, dit Birch, on m’a lancé une pierre à la tête. Ça m’a mis tellement en colère que j’ai réussi à rattraper le responsable. Il est apparu que j’avais envoyé son frère en prison autrefois. Il considérait qu’il était dans son bon droit et que c’était normal de me jeter des pierres à la tête.
— Un flic reste un flic. Du moins si on en croit ceux qui jettent des pierres.
Birch changea de sujet.
— De quoi comptes-tu lui parler ?
— Eugen Blomberg. La manière dont ils se sont rencontrés. Je veux lui donner l’impression que je lui pose les mêmes questions qu’à beaucoup d’autres gens. Presque des questions de routine.
— Qu’espères-tu en tirer ?
— Je ne sais pas. Mais je crois quand même que c’est nécessaire. Une lueur peut apparaître dans les interstices.
Ils entrèrent dans l’immeuble. Wallander eut soudain l’intuition que quelque chose clochait. Il s’immobilisa dans l’escalier. Birch le regarda.
— Qu’y a-t-il ?
— Je ne sais pas. Rien, sans doute.
Ils montèrent au deuxième étage. Birch sonna à la porte. Ils attendirent. Il sonna de nouveau. La sonnerie résonna dans l’appartement. Ils se regardèrent. Wallander se pencha et jeta un coup d’œil par la fente destinée au courrier. Tout était très silencieux.
Birch sonna à nouveau. De longues sonneries répétées. Personne n’ouvrit.
— Elle doit pourtant être chez elle, dit-il. Personne n’a signalé qu’elle était sortie.
— Alors, elle a disparu par la cheminée, dit Wallander. Elle n’est pas ici, en tout cas.
Ils redescendirent l’escalier en courant. Birch ouvrit brutalement la portière de la voiture de police. L’homme assis au volant lisait un journal.
— Elle est sortie ? demanda Birch.
— Elle est là.
— Non, justement.
— Y a-t-il une autre sortie ? demanda Wallander.
Birch répéta la question au policier dans la voiture.
— Pas à notre connaissance.
— Ce n’est pas une réponse ! Soit il y en a une, soit il n’y en a pas.
Ils retournèrent dans le hall de l’immeuble et descendirent les marches conduisant à la cave. La porte d’accès au sous-sol était fermée à clé.
— Y a-t-il un gardien ? demanda Wallander.
— Nous, n’avons pas le temps.
Birch examina les gonds de la porte. Ils étaient rouillés.
— Nous pouvons toujours essayer, marmonna-t-il.
Il prit son élan et se jeta contre la porte, qui s’arracha à ses gonds.
— Tu sais ce que ça implique d’enfreindre le règlement, dit-il.
Il n’y avait aucune ironie dans sa voix. Ils longèrent le couloir bordé d’espaces de rangement grillagés, qui aboutissait à une porte. Birch l’ouvrit. Ils se retrouvèrent au pied d’un escalier de secours.
— Elle est donc sortie par-derrière, dit-il. Et personne n’a même pris la peine de s’assurer qu’il existait une autre issue.
— Elle est peut-être encore dans l’appartement, dit Wallander.
Birch comprit.
— Suicide ?
— Je ne sais pas. Mais nous devons entrer. Et nous n’avons pas le temps d’attendre le serrurier.
— En général, dit Birch, j’arrive à forcer les serrures. Il faut juste que j’aille chercher quelques outils.
Birch revint moins de cinq minutes plus tard. Il était hors d’haleine. Entre-temps, Wallander s’était remis à sonner à la porte de l’appartement. Un homme âgé était sorti de l’appartement voisin en demandant ce qui se passait. Wallander s’était énervé et lui avait brandi sa carte sous le nez.
— Nous vous serions reconnaissants de rentrer chez vous. Tout de suite. Et de garder votre porte fermée jusqu’à nouvel ordre.
L’homme disparut. Wallander entendit le cliquetis d’une chaîne de sûreté.
Birch réussit à forcer la serrure en quelques minutes. Ils entrèrent. L’appartement était vide. Katarina Taxell avait emmené son enfant. L’issue de secours donnait sur une petite rue. Birch secoua la tête.
— Quelqu’un va devoir rendre des comptes, dit-il.
— Ça me rappelle Bergling. Si j’ai bonne mémoire, il est sorti tranquillement par la porte de derrière pendant que toute la surveillance était concentrée sur la façade.
Ils firent le tour de l’appartement. Wallander eut l’impression que le départ avait été précipité. Il s’arrêta devant un landau et un petit transat restés dans la cuisine.
— On a dû venir la chercher en voiture, dit-il. Il y a une station-service en face. Quelqu’un a peut-être vu une femme quitter la maison avec un bébé.
Birch disparut. Wallander fit un deuxième tour de l’appartement. Il essayait de se représenter l’enchaînement des événements. Pourquoi une femme quitte-t-elle son appartement avec son enfant nouveau-né ? Le choix de l’issue de secours indiquait qu’elle avait voulu disparaître sans être vue. Cela impliquait aussi qu’elle était consciente de la surveillance dont elle faisait l’objet.
Elle ou quelqu’un d’autre, pensa Wallander.
Quelqu’un d’autre avait pu découvrir la surveillance du dehors. Et lui téléphoner ensuite pour organiser le départ.
Il s’assit sur une chaise dans la cuisine. Il y avait encore une question importante. Katarina Taxell et son bébé étaient-ils en danger ? Ou bien avait-elle quitté l’appartement de son plein gré ?
Si elle avait opposé une résistance, quelqu’un l’aurait remarqué, pensa-t-il ensuite. Elle est donc bien partie de son plein gré. Il n’y a au fond qu’une explication à cela. Elle ne veut pas répondre aux questions de la police.
Ilse leva, alla à la fenêtre et aperçut Birch, qui parlait à l’un des employés de la station-service. Le téléphone sonna au même instant. Wallander sursauta et retourna dans le séjour. À la deuxième sonnerie, il décrocha.
— Katarina ? demanda une voix de femme.
— Elle n’est pas ici. Qui la demande ?
— Qui êtes-vous ? Je suis la mère de Katarina.
— Mon nom est Kurt Wallander. Je suis policier. Il ne s’est rien passé, sinon que Katarina n’est pas ici. Ni elle, ni son enfant.
— C’est impossible.
— Sans doute. Mais elle n’est pas ici. Vous ne sauriez pas par hasard où elle pourrait être ?
— Elle ne serait pas partie sans me prévenir.
Wallander se décida très vite.
— Ce serait bien que vous veniez. Si j’ai bien compris, vous n’habitez pas très loin.
— Je peux être là en moins de dix minutes. Que s’est-il passé ?
Il sentit la peur dans sa voix.
— Il y a certainement une explication plausible, dit-il. Nous pourrons en parler quand vous serez là.
Il entendit Birch ouvrir la porte au moment où il raccrochait.
— Nous avons de la chance, dit Birch. J’ai parlé à un employé de la station-service. Un type éveillé qui n’a pas les yeux dans sa poche.
Il avait pris quelques notes sur un papier taché de graisse.
— Une Golf rouge s’est arrêtée ici ce matin. Entre neuf heures et dix heures. Plutôt dix que neuf, d’ailleurs. Une femme est sortie par la porte de service de l’immeuble. Elle portait un bébé. Elle est montée dans la voiture, qui est partie aussitôt.
Wallander sentit monter la tension.
— A-t-il vu la personne qui conduisait ?
— Le conducteur n’est pas descendu.
— Il ne sait donc pas si c’était un homme ou une femme ?
— Je lui ai posé la question. Il a donné une réponse intéressante. Il a dit que la façon dont la voiture est partie laissait penser que c’était un homme.
— Ah bon ? Et pourquoi ?
— Parce qu’elle a démarré sur les chapeaux de roues. Les femmes conduisent rarement ainsi.
Wallander hocha la tête.
— A-t-il remarqué autre chose ?
— Non. Mais il est possible qu’il se souvienne de nouveaux détails si on l’aide. Comme je le disais, il n’a pas les yeux dans sa poche.
Wallander lui expliqua que la mère de Katarina Taxell n’allait pas tarder. Ils restèrent un moment silencieux.
— Que s’est-il passé ? demanda Birch.
— Je ne sais pas.
— Est-elle en danger ?
— J’y ai pensé. Je ne le crois pas. Mais je peux bien entendu me tromper.
Ils retournèrent dans le séjour. Une chaussette minuscule gisait par terre.
Wallander regarda autour de lui. Birch suivit son regard.
— La solution est là, dit Wallander. Dans cet appartement. Quelque chose qui peut nous conduire à la femme que nous cherchons. Lorsque nous l’aurons trouvé, nous trouverons aussi Katarina Taxell. Nous devons découvrir de quoi il s’agit, même s’il nous faut pour cela arracher toutes les lames du plancher.
Birch ne dit rien.
Ils entendirent une clé tourner dans la serrure. Elle avait donc son propre trousseau. L’instant d’après, la mère de Katarina Taxell apparut dans le séjour.